Le jour où l’histoire ne m’appartient plus

Clé usb gravée Mémoire Vive contenant un reportage sonore de mariage ou de vie

Il y a un moment que j’aime autant que je redoute. Après plusieurs jours passés à construire un reportage sonore de mariage ou de vie, à écouter les mêmes voix et à vivre avec une histoire qui n’est pas la mienne, il faut un jour couper le cordon.

Dans les jours, les semaines, qui suivent un mariage, j’écoute les mêmes voix encore et encore. J’élague, je coupe, je sélectionne. Je connais par cœur les hésitations d’un père qui cherche ses mots. Je souris à la blaguounette d’un frère avant même qu’elle arrive. Je sais à quel moment une maman va avoir la voix qui tremble, à quel instant les témoins vont éclater de rire, ou quand le silence dira finalement plus que les mots. À force de les écouter, j’ai presque l’impression de connaître ces personnes. Et pourtant, je ne fais que les rencontrer à travers leurs souvenirs.

Petit à petit, tous ces fragments deviennent un récit. Comme un immense puzzle dont je cherche patiemment la bonne image. Je déplace une phrase, j’en rapproche une autre, je laisse respirer un silence, j’ajoute un bruit de fond, un éclat de rire, quelques notes de musique… Je construis une histoire. Leur histoire.

Transformer des fragments en récit

Pendant ce temps-là, elle m’accompagne partout. Je pense à une transition en préparant le dîner. Je repense à une phrase en promenant le chien. Je trouve enfin la bonne place d’un témoignage en conduisant. Les personnages de ce documentaire m’accompagnent bien au-delà des heures passées devant mon ordinateur. C’est une sensation étrange. Comme lorsqu’on est plongé dans un très beau roman. On a hâte d’en connaître la suite… Parfois, cette phase dure des semaines. Parfois, deux jours ou deux nuits, comme quand on dévore un roman qui nous plaît beaucoup.

Le moment de couper le cordon

Et puis vient ce fameux moment. Celui de refermer le livre. Le montage est terminé. Je ferme mon logiciel. J’envoie le lien. Et d’un seul clic, cette histoire ne m’appartient plus. Ou plutôt… elle retrouve ceux à qui elle a toujours appartenu.

Je leur livre un récit. Une façon d’écouter autrement ce qu’ils ont vécu. Une manière de redécouvrir les voix de ceux qui les aiment, les regards qu’ils portent sur eux, les émotions qu’ils n’ont parfois pas eu le temps de percevoir le jour J.

C’est sans doute le plus beau moment de mon métier. Et aussi le plus mélancolique. Parce qu’au fond, je dis au revoir à une histoire avec laquelle j’ai vécu.

Une réaction à chaud ?

Et puis il y a cette petite frustration que je n’avais pas anticipée en créant Mémoire Vive. Le reportage est terminé. J’envoie le lien. Je sais que les mariés vont s’installer sur leur canapé, peut-être avec un verre à la main. Qu’ils vont sourire en reconnaissant une voix, rire à une anecdote, être surpris par une transition, parfois retenir une larme. Je sais aussi que, bien souvent, ils le partageront avec leurs familles et leurs amis.

Et moi ? Moi, je ne serai pas là. J’aimerais parfois me glisser dans un petit trou de souris pour assister à cette première écoute. Voir les regards qui se croisent. Le sourire qui apparaît avant même qu’un proche ne termine sa phrase. Le silence qui s’installe lorsqu’une émotion surgit. Entendre un simple « Oh… je ne me souvenais plus de ça. » À la place, j’attends.

Et quelques heures plus tard, ou le lendemain, mon téléphone vibre. Un message. Quelques lignes. Parfois quelques mots seulement. Mais presque toujours les mêmes émotions. « On a ri. » « On a pleuré. » « On l’a réécouté une deuxième fois. » « Merci. » À chaque fois, je me dis que j’ai visé juste. Que ce reportage a trouvé sa place. Qu’il résonne désormais chez ceux pour qui il a été imaginé.

Une dernière rencontre pour la route

Et puis il y a encore un dernier moment que j’aime beaucoup. Celui où je retrouve les mariés pour leur remettre leur coffret USB, leur vinyle… ou les deux. Cette fois, ils connaissent déjà l’histoire. Ils ne découvrent plus le documentaire. Ils découvrent l’objet. On ouvre le coffret. On regarde le vinyle. On échange quelques impressions. On reparle de cette journée. On trinque parfois. Et je crois que c’est à cet instant que je réalise vraiment que notre aventure commune s’achève. Eux repartent avec un souvenir. Moi, avec la satisfaction d’avoir raconté une histoire qui, je l’espère, continuera de se transmettre longtemps après notre dernière rencontre.

Le lendemain, j’ouvre un nouveau dossier. De nouvelles voix. De nouveaux éclats de rire. Une nouvelle histoire. Et je recommence. Et j’adore ça !